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Livre choisi (décembre 2016). "Allons aux faits. Croyances historiques, réalités religieuses"

« Les religions, écrit Régis Debray en exergue de la deuxième partie de son livre (« Le fait religieux »), mobilisent les centres d’études et les préfets de police. C’est heureux. Et tout le monde de donner son avis. À bon droit, parce qu’il y a de la casse. Mais les mots dont nous nous servons pour ouvrir cette boîte noire explosive sont parfois si grossiers que nous arpentons ce terrain miné avec de trop gros sabots. On a beau savoir, comme dit Flaubert, que la « parole humaine est comme un chaudron fêlé où nous battons des mélodies à faire danser les ours », il est indispensable de refaire le point sur l’outillage. Mal nommer les choses, on l’a dit, c’est ajouter au malheur des hommes, et les à-peu-près, dans ce domaine, se payent au prix du sang. Vouloir préciser les termes les plus usuels, en hommage au principe de précaution, c’est aider tout un chacun à garder la mesure ». Suivent six chapitres qui sont en réalité autant de synthèses ou de prolongements de travaux précédents de Régis Debray, dont le Guide pratique de la laïcité au quotidien qu’il a publié en 2016 avec Didier Leschi : − Que faut-il entendre par croyance ?Que faut-il entendre par sacré ?Que faut-il entendre par religion ?Que faut-il entendre par Dieu ?Que faut-il entendre par ange ?Que faut-il entendre par laïcité ?

Dans le chapitre sur la laïcité, l’on trouve des développements sur l’opposition entre « conception française » et « conception américaine » de la laïcité qui ont quelque chose d’une vulgate, puisque cette opposition est par ailleurs exaltée par Caroline Fourest dans ses livres ou dans sa récente controverse avec Jean Bauberot dans les colonnes de L’Obs. Le rapport annuel du Département d’État sur la liberté de religion dans le monde tient lieu de preuve de cette opposition. Or, la France n’est pas mieux classée dans les rapports spéciaux de l’ONU sur la liberté de religion, sans que l’on puisse dire que ces rapports sont sous l’emprise des États-Unis ni même seulement marqués par la « conception américaine ». La « conception américaine », soutient Régis Debray, « enjoint à l’État de ne pas se mêler des affaires de Dieu, qui ont la prééminence ; l’autre, la française, enjoint aux ministres de Dieu de ne pas se mêler des affaires politiques, qui ont la primauté ». Régis Debray désigne en réalité la Free Exercise Clause du premier Amendement, lequel ne comprend pas moins l’Establishment Clause. Encore faut-il tenir compte par ailleurs de la No Religious Test Clause (art. VI, section 3 de la Constitution) et du quatorzième Amendement. On se pince d’autant plus que suivent des inexactitudes (« les dix premiers amendements ne s’appliquent d’ailleurs qu’à l’État fédéral… ») et des clichés. Comme beaucoup en France, Régis Debray postule une incompatibilité foncière entre la religiosité de la société américaine et l’effectivité de la séparation formelle. On vient d’avoir essayé de montrer que ce n’était pas aussi simple, qu’en particulier l’activisme politique des religieux était régulièrement contrarié par l’activisme judiciaire des laïques.

Considération faite de ce que les controverses historiographiques sont aussi importantes aux Etats-Unis sur le premier Amendement dans son rapport au fait religieux (voir nos développements en p. 310-316) qu’en France autour de la loi de 1905, et de ce que liberté de religion et séparation des églises et de l’Etat ne sont pas synonymes, on est plutôt enclin pour notre part et 50 ans de jurisprudence des juridictions fédérales américaines à l’appui, à considérer que :
1. l’écart est, en effet, considérable entre la conception américaine et la conception française de la liberté de religion : différentes ingérences des pouvoirs publics dans la pratique religieuse existant en France (au titre notamment de la police administrative des manifestations de croyances religieuses dans l’espace public) sont impossibles aux Etats-Unis du fait de la Free Exercise Clause du premier Amendement ;
2. les différences entre le droit français et le droit américain de la neutralité religieuse des institutions publiques tendent à être marginales, même en tenant compte des fameux « serment sur la Bible » et « prières législatives » (qui ont d’ailleurs été historicisés et laïcisés par les juges). On en veut pour preuve que la solution retenue par le Conseil d’Etat français à propos des crèches de Noël dans des dépendances publiques est, mutatis mutandis, celle appliquée par les juridictions fédérales américaines depuis un certain temps.




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